Photomontage des candidats à la présidentielle, Marine Le Pen et Emmanuel Macron, réalisé le 21 février 2017, données en tête d'un sondage sur les intentions de vote des jeunes.
Photomontage des candidats à la présidentielle, Marine Le Pen et Emmanuel Macron, réalisé le 21 février 2017, données en tête d'un sondage sur les intentions de vote des jeunes. - JOEL SAGET / AFP
 

« C’est encore éventuel, mais depuis ce matin, toutes les chaînes nous le proposent. » Le téléphone d’Alain Vizier chauffe ce dimanche. Le directeur de la communication du Front national, contacté par 20 Minutes, n’a pas encore arrêté son choix pour un débat entre sa candidate, Marine Le Pen, et Emmanuel Macron, dans la course à l’Elysée. Ce ne devrait cependant pas être sur BFMTV.

Jean-Jacques Bourdin, l’animateur de la matinale RMC-BFM, a proposé une confrontation entre les deux « courant mars », rapporte Le Journal du Dimanche. Ok sur le principe pour l’équipe Macron, ok aussi pour l’équipe Le Pen, « mais pas sur BFMTV, comme je l’ai indiqué à M. Bourdin », a dit la candidate FN au Lab. Reste donc à En Marche ! et au Front national à s’accorder sur le choix du média, le parti frontiste jugeant BFMTV trop favorable à l’ancien ministre de l’Economie.

Deux débats avec tous les candidats, un avec les cinq favoris

Mais l’opération risque de ne pas être vue d’un bon œil par leurs concurrents. « Un électeur sur deux n’a pas fait son choix, prévient Alexis Corbière, porte-parole de Jean-Luc Mélenchon, joint par 20 Minutes. Il ne peut le faire qu’en lisant les programmes et en écoutant tous les candidats. Un tel débat serait problématique car si les choses se limitent à cette dualité, cela méprise le temps d’indispensable réflexion ».

Pour Isabelle Veyrat-Masson, directrice de recherche au CNRS et spécialiste en communication médiatique, faire débattre deux candidats en excluant les autres avant le premier tour serait une première : « Le seul semblant d’équivalent, c’est Bayrou-Royal pendant l’entre-deux-tours 2007 sur BFM. Et encore, François Bayrou était déjà éliminé. À noter que les débats entre plusieurs candidats prévus avant le premier tour sont eux-mêmes inédits, ce que François Hollande considère, ce qui est contestable, comme une manière de diriger le vote en faveur des populistes… »

>> A lire aussi : François Hollande juge la campagne présidentielle pas à la hauteur

Trois débats auront lieu, outre celui qui pourrait opposer uniquement l’ancien ministre de l’Economie à la députée européenne. Le premier lundi 20 mars, sur TF1, réunira ces deux-là, ainsi que François Fillon, Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon. Les cinq premiers dans les sondages, en somme. Les autres les rejoindront le mardi 4 avril pour un deuxième débat sur BFMTV et CNews entre tous les impétrants disposant des 500 signatures. Le troisième débat, où tout le monde sera là également, aura lieu trois jours avant le premier tour, le 20 avril, sur France 2.

« C’est le triomphe des sondages »

Problème, selon Isabelle Veyrat-Masson, tout ceci est décidé en fonction de la photographie de l’instant : « C’est le triomphe des sondages. La seule raison qui peut faire pressentir que Macron et Le Pen ont des raisons de s’opposer avant le premier tour, c’est la lecture des enquêtes d’opinion. Or on peut donner 1.000 exemples d’erreurs dans les sondages. Cette décision est tout à fait partiale, et un peu scandaleuse sur le plan démocratique. S’il n’y a qu’eux deux, ça veut dire que les sondages ont décidé des gagnants. Dans ce cas, c’est absurde, pourquoi aller voter ? »

Même idée chez Alexis Corbière, avec d’autres mots, le porte-parole de la France insoumise indiquant que « par principe, je refuse que la sondocratie dicte sa loi et nous n’accepterons pas d’être des citoyens sous influence sondagière ». Dans cet esprit, son candidat Jean-Luc Mélenchon a proposé « la suspension de la publication des sondages à 60 jours du premier tour ».

>> A lire aussi : Présidentielle: Les jeunes séduits par Le Pen et Macron

Le Pen et Macron sont effectivement bien devant les autres dans les enquêtes d’opinion récentes. Celle d’Harris Interactive pour France Télévisions publiée jeudi accorde 26 % à Emmanuel Macron, 25 % à Marine Le Pen, et 20 % au troisième virtuel, François Fillon. Le sondage de BVA et Salesforce pour la PQR de samedi donne 26 % aux deux favoris, ex aequo, et 20 % aussi au candidat LR. Et la synthèse des 38 enquêtes depuis janvier par le JDD parvient à un résultat du même ordre, 26 % pour Le Pen, 25,5 % pour Macron, 20 % pour Fillon. Le CSA ne peut pas imposer aux chaînes l’identité et la couleur politique de leurs invités, sauf à faire respecter le temps de parole de chacun, lui-même étant calculé en fonction notamment des intentions de vote exprimées dans les sondages d’opinion, précise Isabelle Veyrat-Masson.

« Il n’y a guère que deux projets politiques qui s’affrontent »

L’idée d’un match limité aux candidats d’En Marche ! et du Front national fait en tout cas les affaires des deux partis, qui se sont choisis comme adversaires respectifs, excluant là aussi le reste de la concurrence de leur champ d’analyse. « Aujourd’hui, il y a, d’une part, les néonationalistes réactionnaires et identitaires ; et, de l’autre, les progressistes qui pensent que l’Europe est nécessaire […] Il n’y a guère que deux projets politiques qui s’affrontent », dit au JDD le député Richard Ferrand, secrétaire général du mouvement macroniste, tandis que le conseiller de MLP, Philippe Olivier, estime que « Macron est notre antithèse : mondialiste, européiste, ultralibéral » et que « la présidentielle se résume à cette offre : soit vous voulez la nation, soit vous voulez le délitement de la nation ».

Pendant ce temps, Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon ne sont guère audibles, et de plus impactés par la perspective du vote utile, une partie des figures du Parti socialiste appelant à voter pour Emmanuel Macron pour faire barrage au Front national. François Fillon est lui aussi freiné, puisqu’il doit mener sa campagne malgré les déboires judiciaires et les défections dans son camp.

Le champ semble donc tellement libre pour le duo Macron-Le Pen, que la chercheuse du CNRS y voit un possible piège : « L’idée d’un débat entre eux uniquement est porteuse d’un certain danger, car il sous-entend que les jeux sont faits. Emmanuel Macron doit beaucoup d’intentions de vote au mécanisme du vote utile anti-Le Pen. Si les gens considèrent que l’affaire est pliée, que Macron est sûr d’être face à elle au second tour, alors il y a un risque d’éparpillement du vote au premier et d’un nouveau 21 avril 2002 ».